La parade du vendredi 12 juin 2015, organisée par le collectif Eclats de lune, avait été une réussite. Elle a dessiné en filigrane ce que pourrait être une politique culturelle à Marrakech, à la fois populaire et susceptible de dynamiser le tourisme.

 

Le vendredi 12 juin 2015, entre la place du 16 novembre et Jemaâ el fna, en accompagnement du Festival MDR (Marrakech du Rire), avec peu de moyens, un beau travail de costumes, le collectif Eclats de lune a réussit une prouesse : un spectacle beau et drôle, joyeux et  coloré, imprégné de multiples références à Jemaâ el fna.

Cela fait 10 ans que le collectif Eclats de lune impulse à Marrakech (et maintenant dans tous le Maroc) des spectacles de rue. Depuis 2007, le Festival Awaln’art est le fer de lance de son action et, derrière cette vitrine, se cache aussi un travail de soutien, de formation à la création en places publiques.

On a vu des petits spectacles à Marrakech et dans les grosses bourgades des environs, mais aussi l’artillerie lourde façon Généric Vapeur ou le Palais Badii métamorphosé par la Compagnie Carabosse. La parade de vendredi, revêt un intérêt particulier ; non seulement, cet évènement n’a pas nécessité des moyens énormes, mais il a rendu honneur à l’humour marrakchi avec plein de clin d’oeil à Jemaâ el fna, à l’atmosphère de la médina : l’ânesse à pédale, le ring sur charrette, le cavalier avec un casque en babouches… Même s’il n’y avait pas de commune mesure, Philippe Guillotel, le créateur, a insuflé un peu l’esprit des défilés de Jean-Paul Goude (Bicentenaire de la révolution française) et à ceux de Découflé (Jeux olymiques d’Alberville).

Compte tenu du déclin touristique de ces dernières années et des sommes colossales dépensées par les pouvoirs publics dans des évènements de prestige comme le Festival de cinéma et dont on peine à mesurer les retombées économiques, on pourrait peut-être puiser là une vraie source d’inspiration.

De nombreuses villes de par le monde ont un Carnaval : Rio, Tournai, Venise…. Ce sont chaque fois des évènements portés par les populations, mais aussi des temps forts touristiques. Marrakech, avant de devenir une destination bling-bling est, et a été, une ville populaire apprécié pour l’humour de ses habitants, son esprit festif, sa vie nocturne. C’est peut-être une piste à creuser…

Jemaâ el fna est l’âme et l’identité de Marrakech. Hors, le classement par l’UNESCO, dans le cadre du Patrimoine Oral mondial, cache une réalité désespérante : cette place est en plein déclin, figée dans un folklore désuet : les conteurs ont disparus et depuis combien d’années, combien de décennies y voit–on exactement les mêmes spectacles ? Quel espace reste-t’il au spectacle vivant face à la progression continue des espaces marchands ? La ville pourrait soutenir quelques petites troupes aux conditions qu’elles apportent du sang neuf à la Place, un peu d’air frais…

La vie culturelle à Marrakech est désespérante avec des publics toujours confidentiels ; de nouveaux centres culturels ne changeraient probablement rien à ce triste constat. Par contre, Jemaâ el fna est une des rares places au monde, animée toute l’année et en vertu d’une tradition authentique liée à son histoire de ville étape des caravanes. Un centre culturel virtuel qui ferait de la Place sa « scène » et accueillerait toute l’année les spectacles de rue du monde, serait un formidable outil de promotion de la cité ocre.

La place des ferblantiers est en train d’être reconfigurée ; l’esplanade de bab Doukkala devrait être débarrassée de la gare routière… Ceux qui ont connu la vie qui régnait devant l’ancien cinéma Rif peuvent imaginer aussi qu’il serait possible de créer d’autres petits pôles pour manger et se divertir. Si  l’esprit de Jemaâ pouvait essaimer dans d’autres lieux,  ce serait autant de quartiers qui trouveraient leur dynamique, autant d’emplois qui se créeraient.

Depuis l’arrivée du Printemps Arabe, la région est secouée par des conflits multiples. Avec la chute des revenus pétroliers, un blocage politique et une démographie galopante, notre voisin algérien est une bombe à retardement… Ces évènements ont et auront des conséquences jusqu’au Maroc, sur l’économie, avec l’inquiétude grandissante des touristes.

Dans le Maghreb, en Afrique, le Maroc est un des rares ilots de paix. Il faut consolider cet acquis. Encourager, imaginer une culture nouvelle et vivante,  festive et populaire, tout en puisant dans une identité culturelle vraiment originale ; voilà le défi pour protéger notre avenir. Il y a là, un vrai sur la vie et sur la  jeunesse. Marrakech est la vitrine du Maroc. Elle doit en être l’inspiration…

Rémi Aubrée

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