Le bonheur du jardinier voyageur

Rachid Jaafari avait fondé de Terre d’éveil une boutique de plantes, de produits naturels, mais surtout une boutique “participative”, car la particularité de Rachid, c’est sa volonté de partager ses savoir-faire au mépris apparent des règles commerciales les plus classiques. Par la suite, il a créé le Centre holistique Terre d’éveil où il convie régulièrement tout le petit monde des médecines douces, des pratiques équitables et écologiques qui gravite à Marrakech, pour des journées bien-être ou de partage de plantes, juste pour susciter des échanges, des rencontres.

Première surprise : son air juvénile, son regard pétillant, cache une réflexion, une expérience hors du commun. La sienne bien sûr, mais aussi celle dont il a hérité et dont il assume la transmission. Né à Tamgrout, au milieu de la vallée du Drâ, de cette famille qui possédait cette prodigieuse bibliothèque et qui a accumulé des milliers de manuscrits… Son savoir, sur les usages des plantes au travers de la cosmétique, les soins, la parfumerie, il l’a tiré de là, en premier lieu. Un savoir qu’il cherche toujours à enrichir : je me souviens de l’une de nos premières rencontres ; je l’avais surpris dans sa boutique, entre deux clients, en train d’étudier un ouvrage d’herboristerie, histoire de parfaire encore ses connaissances…

Il y aussi son expérience propre. Dès l’âge de 19 ans, il s’est retrouvé à Londres, et où il a séjourné pendant près de 20 ans, pour étudier, travailler dans la restauration, la photographie, de la création et  restauration de bijoux anciens, de l’interprétariat judiciaire…, puis en France pour une autre vie, une autre famille, et désormais au Maroc, depuis quelques années, pour une quatrième vie. Partout où il va, il laisse sans regret ce qu’il a quitté et regarde le monde devant lui, tel qu’il est, lucide, mais confiant et décidé à construire immédiatement le bonheur dont il a envie. La pollution, la saleté des rues ? « Je balaie devant ma porte sans attendre ; j’agis à mon échelle, avec l’espoir que, peut-être, ce geste soit imité ». La corruption ? « Je ne donne rien, je suis prêt à payer ce qui est dû et dans les formes, et ça les policiers corrompus, ça, ça ne les intéresse pas et me laissent partir… ». Monter un projet sans argent ? « Je vais là où j’ai envie, où je vois quelqu’un qui n’avance pas et j’étudie avec lui ce qu’on peut faire ensemble, sans attendre.

Rachid me raconte une belle histoire : des milliers d’étoiles de mer se sont échouées sur la plage. Un type s’évertue à les rejeter à la mer. Passe un jeune homme qui s’étonne devant l’énormité de la tâche, l’impossibilité d’arriver au bout. Le type montre l’étoile qu’il a dans ses mains et, en la rejetant à l’eau, dit au jeune homme « oui, mais pour celle là, c’est important ». Et, en en prenant une autre : « Et pour celle là aussi… ». Par cette histoire, Rachid veut me montrer sa volonté d’agir ici et maintenant.

Connaissez-vous cette autre histoire, celle d’un voyageur qui s’arrête près d’un champ où un vieillard plante un arbre. Il s’étonne sachant que le vieillard ne verra jamais les fruits de son effort…
« Je vis comme si je n’allais jamais mourir, dit le vieillard.
– Moi je vis comme si j’allais mourir demain », rétorque le voyageur.
Il y a dans cette histoire, un concentré de sagesse que semble embrasser d’un coup Rachid Jaafari.

Il voit bien des gens, autour de lui gagner plus et plus vite que lui. Avec des hordes de touristes à qui ils vendent n’importe quoi. Mais qu’importe. Gagner, il sait faire, il l’a fait. Il veut seulement réaliser aujourd’hui, et au plus juste,  ce dont il a envie et ce qui lui parait utile. Il n’a besoin que de quelques milliers de dirhams pour assurer sa survie et ne va pas s’épuiser à gagner plus, s’imposer d’inutiles contraintes mercantiles. Son capital, c’est son savoir-faire et demain, un homme plus riche peut s’installer devant sa porte, il ne pourra pas lui prendre ce capital là. Pas de dettes, pas d’épée de Damoclès au-dessus de lui, parce qu’il aurait vendu un produit frelaté. Rien dans les poche, mais libre, en paix, dès maintenant. La sagesse du voyageur…

Mais aussi l’ambition de construire une marque, de laisser quelque chose après lui, pour ses enfants, ses associés. Parce que ce qu’il aura construit l’était sur des bases saines. La sagesse du jardinier…

Rachid ne soigne pas seulement avec les plantes. Rachid soigne avec son enthousiasme, sa générosité, sa joie. Rachid, c’est un bain de jouvence à lui tout seul. Son air juvénile, il prend sa source dans cette joie là.