La plupart des tableaux vendus dans le souk relèvent plus de l’artisanat que de l’art. La technique est souvent médiocre et les thèmes se limitent à quelques clichés folkloriques : ruelles de la médina, femmes voilées, touaregs, fantasias… Alors, la découverte de l’atelier de Mohamed Najahi est vraiment surprenante ;  il est installé au fond d’une courée d’artisans, en plein cœur du souk des teinturiers et sa peinture a une identité forte : des tons doux et rosés, des effets de matière, une cohérence des sujets (les traces sur les murs : graffitis, affiches, zelij…), des proportions justes…

La fourchette des prix (jusqu’à 4000 euros) et son catalogue d’expos (des dizaines au Maroc et à l’étranger) ne laissent pourtant aucun doute sur la reconnaissance qu’il a acquis. Alors pourquoi présenter son travail là,  plutôt que dans une galerie ? Mohamed Najahi ne semble pas se retrouver dans les stratégies financières des galeristes ; l’explication n’est guère convaincante, mais, au fur et à mesure que notre échange se poursuit, que les confidences deviennent plus intimes, une bouleversante cohérence entre l’histoire de cet homme, son parcours, la peinture qu’il a choisi de faire, et l’environnement dans lequel il travaille, se dessine peu à peu…

Mohamed Najahi a tâté du crayon dès l’âge de 5 ans. On l’a d’abord laissé faire mais, devenu adolescent, son père, artisan teinturier et pieuse personne, a commencé à trouver que cela commençait à bien faire, que cela ne s’inscrivait pas assez bien dans les préceptes religieux qu’il défendait. Sa mère, par contre, qui partageait avec son fils un certain goût pour le dessin, se montrait plus compréhensive… Mohamed a accepté de faire des études, deux années de faculté, a passé un concours pour devenir enseignant… avant de se ressaisir et de passer outre, déterminé à suivre sa propre voie. N’ayant pas l’argent pour encadrer ses premières toiles, c’est sa mère qui lui a remis quelques bijoux, afin de l’aider à financer son rêve…

Mohamed peint, mais fait aussi de la sculpture, de la photographie et parmi ses thèmes de prédilection, on trouve les portes de la médina, les chèches qui sèchent au-dessus des ruelles, les mains tachées des artisans… Des détails de photos sont traités comme un alphabet pictural, répétés à l’envie, de manière à ne pas être sujet mais matière…

Ainsi, dans sa photographie, dans sa peinture, l’univers dans lequel il est immergé sert-il de ligne conductrice… Son petit local n’est pas seulement une boutique, mais aussi l’atelier dans lequel il travaille. On comprend que ce n’est pas seulement une question de commodité mais aussi une manière de restituer à son environnement une partie de l’énergie qu’il y trouve, et d’inviter ceux qui l’entourent à un autre regard sur l’art. La cohabitation n’a pas toujours été facile. Il évoque deux premières années dans le quartier, comme deux années de « guerre », où il devait essuyer l’indifférence et l’hostilité de ses voisins, où certains ne prenaient pas garde à son travail, entreposant parfois des vélos contre ses tableaux ! Et puis, on a fini par le reconnaître et l’accepter ; aujourd’hui, il sait qu’il peut s’absenter et que ses voisins sauront être vigilants à protéger ses toiles des intrus.

Pour aller plus loin dans le partage et pour défendre un art accessible à tous, Mohamed n’hésite pas à ouvrir son atelier à ceux qui sont désireux d’apprendre et de travailler avec lui, à organiser des ateliers pour les quartiers ou pour des écoles. Il a été de ceux qui, suite à l’attentat de Jamaâ el fna, est allé peindre sur la place, pour aller défendre, à sa manière, son désir de tolérance.

Ainsi, en installant son atelier galerie dans le quartier des teinturiers, Mohamed Najahi cherche bien à défendre une vision de l’art ouverte sur la vie, accessible au plus grand nombre. Et si ceux qui l’entourent n’ont probablement pas les moyens d’acquérir les toiles en question, ils ont la possibilité de regarder leur propre univers avec des yeux nouveaux…

R.A.

 

  

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