L’histoire de l’esclavage au Maroc fait partie des sujets tabous. L’abolition officielle ne date que de 1922 : autant dire que pour certains de nos contemporains, on parle de leurs grand parents, de leurs parents même, avec son lot de violence, de viols, de castrations… Et qui peut croire que tout s’est arrêté cette année là ?

En vignette, photo des archives de la Maison de la photo.
Autres illustrations : http://mangin2marrakech.canalblog.com/

Avant le protectorat, sans nécessiter de différends entre individus, le rapt de biens, de femmes, d’enfants, de bêtes était de coutume au pays. L’esclavage était naturellement régi, codé, dans les coutumes et à tous niveaux dans la société marocaine, du potentat local au sultan, même les marabouts avaient aussi leur mot à dire. A Marrakech, le glaoui prélevait, pour lui-même, un individu sur 20. Les marchés se tenaient ouvertement place Souq al Abidine, ou au Souq Rhaba Kédima. Des raptés pouvaient être offerts en simple cadeau de mariage. Pour l’essentiel, les esclaves venaient de ce qui s’appelait alors le Soudan, qui n’a rien à voir l’Etat actuel mais désignait toute la bande de territoire africain située en dessous du Sahel ; ils avaient transités essentiellement par Tombouctou. Ce n’étaient pas les seuls ; des Chrétiens, capturés par les pirates (Salé étant une place forte) répondaient essentiellement aux besoins des grandes familles juives, qui ne pouvaient, légalement, posséder des musulmans.

Ce commerce d’esclaves est d’ailleurs une des clefs pour comprendre la récente guerre du Mali. Les Touaregs qui vivaient de ce juteux commerce jusqu’au début du XXème siècle, se sont retrouvés en quelques générations, sous la tutelle administrative et minoritaires, dans des pays dirigés par ceux qu’ils oppressaient et méprisaient ; on peut difficilement imaginer pire déclassement social…

Les marchés d’esclaves ont été interdits, sous le Protectorat, en 1920 et l’esclavage a été aboli deux ans plus tard. Mais qu’est-il advenu des esclaves ?  Ont–ils été affranchis ? Non, bien sûr, ou seulement certains d’entre eux. Avant tout pour des questions de coutumes et, bizarrement aussi, parce que les esclaves (ou du moins ceux qui étaient nés ainsi) avaient tellement intégrés leur statut, qu’ils pouvaient avoir du mal à envisager leur autonomie. L’exemple de la Mauritanie voisine, où l’esclavage a été officiellement aboli 4 fois, montre que les usages sont tenaces ; ce pays reste de nos jours celui où il y a encore le plus grand nombre d’esclaves (4 à 20% de la population, selon les sources !) ; il est parfois difficile à imaginer à l’heure d’internet et de la mondialisation, que des survivances pareilles puissent persister…

Il est possible que des pratiques de rapts, elles aussi, ont perduré pendant des décennies. Un témoignage trouvé sur un blog marocain relate des faits qui se seraient produits dans les années 30… Saint Exupéry, dans Terre des hommes, en 1927, a rapporté plusieurs faits similaires et auraient lui-même racheté un esclave pour le libérer… Ces personnes réduites en esclavage perdaient leur identité et se faisaient appeler Bark ou M’Barek…

Résident au Maroc depuis près de 20 ans, j’ai côtoyé, les premiers mois, des descendants d’esclaves qui ne pouvaient m’adresser la parole sans baisser la tête. Ce genre de blessures psychologiques demandera probablement plusieurs générations avant de se dissiper.
Dans une autre famille, côtoyée intimement, on m’a raconté que la grand-mère, en quittant le village natal à la fin des années 40, au moment d’établir l’Etat civil de ses enfants, avait inscrit chacun d’eux sous des noms paternels fictifs et différents pour en dissiper la trace !
En entrant dans une demeure prestigieuse de Marrakech, en 1999, on m’a présenté la « Dada », une vieille femme noire qui était traitée comme une aïeule (de fait elle s’était occupée de tous les membres de la maison) mais la personne qui m’a introduit m’a bien fait comprendre que cette femme était entrée comme esclave et n’en était jamais ressortie, 80 ans après l’abolition de l’esclavage !

Plus étonnant encore, à l’ombre de chaque Palais Royal, les méchouars (Touarga à Rabat), où résidaient les serviteurs du Palais, constituaient récemment encore, des petites villages à part, et étaient soumis à une administration propre, des règles strictes d’entrées et de sorties ; les imposantes portes se refermaient à 21h.

Difficile d’assimiler ces gens à des esclaves puisque le gite et le couvert était assurés par le palais et compte tenu de la misère générale de l’époque, ils pouvaient avoir l’illusion d’être privilégiés. Leurs postes, ils les avaient pourtant acquis de manière héréditaire et nul n’ignore l’origine de la prestigieuse garde noire.Le cliché des dizaines de Noirs, en djellaba blanche, chachiya rouge sur la tête, escortant le roi, peut prêter à une vision à mi-chemin entre l’orientalisme et le folklore mais on peut douter que les concubines qui ont servi aux plaisirs sexuels de générations de sultans, étaient là de leur plein gré.

Une des premières initiatives méconnues de Mohamed VI, en accédant au trône en 1999, a été de fermer le Harem de son père, et de laisser à tous les employés du Palais la liberté de choix quand à leur avenir, leur statut. L’octroi d’une telle liberté prouve bien qu’elle faisait défaut…

Autre séquelle sociale, l’exploitation des petites bonnes, corvéables à merci, de l’aube au coucher, et parfois abusées sexuellement par les garçons de la famille, sont probablement la survivance de ce droit à profiter d’autrui. Une femme que je connaissais, imposait même la lessive à la main à sa bonne, alors qu’elle possédait une machine à laver, pour mieux  « amortir » la jeune fille. En 2013, elles sont encore estimées à 80 000…

Des associations, comme l’INSAF, luttent contre cet état de fait. D’autres sont à l’affut de formes modernes d’esclavage ; des faits divers, impliquant des personnalités, des diplomates, sont parfois rapportés par les médias. Le constat est terrible, mais la lutte contre l’esclavage, pour la dignité, a encore de beaux jours devant elle.

R. Aubrée

Première photos ci-dessous : prière avant la vente aux enchères des esclaves (!!!) et cage d’enfermement.
Photos suivantes : enchères et vue du marché aux esclaves.
Dernières photos : travaux domestiques et esclavage sexuel étaient le lot des femmes