« Salam, pourriez-vous m’indiquer où se trouve le Foundouk ?». Empressé d’avoir trouvé un « client », le jeune faux guide conduit le touriste égaré dans les rues de la médina. Triomphal et prêt à recevoir la récompense escomptée, il s’arrête devant une large ouverture en ogives aux lourdes portes de bois cloutés. Interloqué, le touriste regarde l’immense cour carrée, presque vide et délabrée, loin de l’image qu’il avait du fameux restaurant répertorié dans son guide (1). A Marrakech, le temps où « foundouk » ne désignera plus qu’un restaurant, désormais célèbre pour les touristes, n’est pas encore arrivé ! C’est aussi le terme employé par les Arabes pour évoquer les anciens caravansérails, dans leur version perse.

Caravansérail en persan, funduk qui viendrait du grec pour le Maghreb, wakâla en Tunisie… Autant d’acceptions différentes pour désigner ces lieux présents dans les villes majeures de la Méditerranée. La confusion et la diversité sémantique témoignent d’un passé dynamique au cours duquel les échanges commerciaux et linguistiques étaient importants.

Reconnaître un ancien foundouk est un exercice simple. Contrairement au riad où, même ouverte, l’entrée ne laisse pas imaginer le patio qu’elle dissimule, la très grande porte cochère ouvragée offre, elle, au regard, une vaste cour carrée. Sur au moins deux niveaux, des coursives distribuent des salles ou cellules qui servaient de chambres et au stockage des marchandises. Des arches et des piliers de pierre composent l’architecture du rez-de-chaussée avec parfois une fontaine centrale et, aux étages, les galeries sont soutenues par des piliers. En effet, la construction se voulait avant tout pratique et spacieuse afin de faciliter les échanges.

Cris d’animaux, conversations bruyantes et effluves de cumins et de safran, faisaient des ces pendants maghrébins des caravansérails des zones de promiscuité et de bouillonnements humains. Il faut s’imaginer aux rez-de-chaussée un espace de magasins encombré de profusions d’épices, d’or et d’argent, blés, volailles, laines et autres barils croulants de marchandises, et écuries ou enclos pour les animaux, dromadaires, mules et chevaux. L’existence de ces entrepôts permettait de faciliter les déplacements des acheteurs et grossistes, libres ensuite d’effectuer les négociations auprès des pèlerins occupant les chambres des étages.

A l’origine, dans les années 1150, à l’époque des Almohades,  ces lieux détenaient une réelle fonction d’institution économique à l’intérieur du territoire musulman. Venus d’Europe, les négociants voyageurs devaient entreposer leurs marchandises dans les foundouks afin de procéder à l’enregistrement douanier ou commercial des taxes. Les établissements pouvaient être répartis par catégorie, en fonction d’un secteur économique ou artisanal particulier, par exemple celui spécialisé dans la production d’huiles ou celui dédié aux menuisiers. Dans la Méditerranée médiévale, si le foundouk est un espace dévolu aux activités commerciales de dépôts et d’hébergement temporaire, il offre donc surtout un carrefour de transactions entre commerçants juifs et chrétiens, et institutions musulmanes. Lieux de transit, ces comptoirs accueillaient donc avant tout les étrangers.

Dans une ville, comme celle de Marrakech, les foundouks proposaient un espace d’interférences culturelles et commerciales. Aujourd’hui, avec une médina de plus en plus ouverte aux étrangers — touristes, résidents temporaires —, cette tradition d’accueil et d’échanges perdure se déplaçant du commerce au tourisme et même, pourrait-on avancer, du foundouk au riad, devenu maison d’hôtes.

Au xixe siècle, la vocation commerciale des foundouks s’est ensuite concentrée sur sa fonction d’hébergement pour une clientèle souvent européenne. L’absence de termes en arabe pour désigner un type d’hospitalité commercial contradictoire à la tradition musulmane a éliminé l’aspect fiscal du terme pour ne conserver que celui associé à l’accueil. Et le mot « foundouk », dans l’arabe dialectal a permis de désigner un « hôtel ».

Au fil des années, les établissements devenus vétustes ont servi de refuges aux habitants les plus pauvres de la médina. Occupés par une population dépréciée — les ruraux continuaient d’y séjourner avec leurs bêtes — voire peu recommandable, asociaux, prostituées, marginaux…, ils se sont ainsi transformés en lieux de prostitution dans les années 1970. Le film Marrakech Express (Gillies Mac Kinnon, 1988) avec Kate Winslet donne un aperçu de ce qu’étaient alors ces espaces mal fréquentés. D’ailleurs, le terme dialectal de « fendâq » qui dérive du mot de la langue écrite « funduq » peut aussi être associé à la prostitution. « Fnâdqêya », féminin du tenancier de fendâq est synonyme de coureuse voire de prostituée. Encore de nos jours, les quartiers où se trouvaient des foundouks sont chargés d’une réputation négative.

Ces anciens centres de transits commerciaux porteurs d’histoire et de gloire passée sont donc tombés en désuétude. Cours délabrées, parfois jonchées de multiples détritus offrent cependant des vestiges dont le touriste et le visiteur aurait tort de se priver. Marrakech compte 98 foundouks (source http://www.lemag.ma) répartis dans les quartiers à proximité immédiate du souq. Pénétrer à l’intérieur de ces cours, observer et imaginer les fastes d’antan donne à comprendre la riche tradition commerciale qui a fait la gloire des villes du Maghreb, en général, et Marrakech en particulier. Des quartiers Ben Saleh à ceux du Moukef, en passant par Ben Youssef au nord, à ceux du Mellah au sud de la médina, on y croise encore des artisans travaillant le textile, les produits de maroquinerie, la dinanderie, la menuiserie, l’alliage, la teinturerie. Certains, réhabilités, proposent  même des boutiques ou des restaurants (Terrasse de la médersa ou le Foundouk), des musées (Maison de la photographie)…

En 2007, initié par sa S.M. Mohamed VI et dans le cadre de l’initiative nationale pour le développement humain (INDH),  un programme de 40 millions de dirhams a entrepris de mettre à niveau les foundouks de Marrakech et de restaurer leur architecture. Après la mode du riad, il ne serait pas étonnant que les foundouks retrouvent leur lustre et leur dynamisme révolu.

Didier Truffot

Pour en savoir plus :
Sur l’histoire des foundouks en méditerranée: Housing the Stranger in the Mediterranean World, Lodging, Trade, and Travel in Late Antiquity and the Middle Ages, d’Olivia Remie Constable, Cambridge University Press