Voilà un guide touristique qu’on remarque inévitablement dans Marrakech : grand et  beau gosse (et pourtant la soixantaine au compteur !). Il détonne surtout par son look : alors que beaucoup de ses compères portent une djellaba dans la plus pure tradition marrakchia, lui, il a pris le parti de rester lui même et de jouer la carte de la modernité, arborant même des cheveux longs souvent attachés en arrière.

Dès les présentations, sa personnalité sensible, écorchée vive, révoltée…  transpire dans ses propos. Son nom, il en fait usage comme prénom, parce que son prénom, il aimerait en changer…  mais « au Maroc, on ne peut pas tout changer ! » ; le ton de l’entretien est donné…Ce désir de changement revient en leitmotiv. Et il bascule vers tout ce qui lui pèse dans ce pays : de la corruption, du manque de créativité, de l’érection d’obstacles  qui ne laisse pas assez la place à ceux qui veulent vraiment travailler, de la paresse intellectuelle, des pesanteurs bureaucratiques et idéologiques… autant de sujets qui semblent en écho aux débats qui traversent la société marocaine, depuis que le « printemps arabe » a porté, ici aussi, son onde de choc…

Mais comment peut-on concilier tous ces questionnements avec le travail de guide dont la mission est aussi d’être l’ambassadeur de sa ville, l’ambassadeur de son pays ? Pour Hatim le jeu des rôles est clairement défini : ses clients, ils ne l’ont pas choisi ; il n’a donc aucune raison de les décevoir, ni les encombrer de ses questionnements. Ce qu’il leur transmet n’est pas un privilège ou une connaissance particulière ; ce qu’il leur transmet est simplement lié au fait d’être d’ici… « comme un paysan chinois pourrait m’instruire en me parlant de son pays ». Il voit dans son travail une forme d’art, comme il reconnait aux serveurs qui passent à côté de notre table, un plateau posé sur la main, une forme d’adresse qui n’a rien à envier aux danseuses des cabarets. Il voit dans son travail l’occasion de donner du sens à sa vie, et de se rendre utile à ceux qui l’entoure ou rencontre, lui qui est seul, sans personne à charge.

Pas de doute que Hatim puisse conduire son travail comme un artiste : quand il parle, il joue avec le timbre de la voix, les expressions du visage, comme un véritable acteur. Non seulement,  il connait son texte mais il aime le travail de la pensée – citant avec aisance les plus grands philosophes – mais aussi le travail de la langue, car il n’omet jamais de rappeler l’étymologie d’un mot quand elle peut être utile à préciser le sens de son propos.

Le doute et les questionnements ne sont jamais loin. Alors qu’il avait vécu quelques années aux USA, ce qui l’a sans doute aidé à avoir un regard distancié sur son pays, il a bien conscience que le métier de guide est d’abord une affaire de commerce, où les bazaristes sont d’abord les prescripteurs auprès des hôtels, où la satisfaction des clients n’est pas toujours la première des priorités. Et comme il n’est pas très doué pour ce genre de compromissions, il s’interroge encore sur le meilleur endroit où il pourrait porter le plus loin son art, où il pourrait s’identifier à toute sa communauté, être le plus utile…

R.A.

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