A la Biennale 2014, ceux qui ont visité L’blassa, se souviennent certainement de cette étonnante installation : dans un appartement où chaque pièce avait subi un amoncellement d’ordures ; dans l’une d’elles, les déchets couvraient sol, murs et plafond tandis qu’un éclairage fluorescent révélaient certains matériaux ; dans une autre, les déchets, là encore du sol au plafond,  reconstituait un paysage enfantin avec son gazon synthétique, son arc-en-ciel en sacs plastique…; mais le plus étonnant était ce salon entièrement rempli de bouteilles en plastique (des fils pendaient tous les 20 cm et des bouteilles y étaient enfilées) où il fallait pratiquement nager pour avancer !

En découvrant à cette biennale 2016 « la cave » (à Kech collective ; un espace sur des miroirs où on  perd tout ses repères) et De la terre au ciel (devant L’Blassa : une installation en hommage à la photographe Leïla Alaoui décédée dans l’attaque terroriste de Ouagadougou), une continuité apparaissait ; il fallait découvrir celui ou celle qui la portait.

Ghizlane Sahli a eu une formation d’architecte à Paris. Grande amatrice de broderies et de textile  et maman de quatre enfants, elle a créé à son retour au Maroc,  Alrazal, une collection destinée aux plus jeunes et inspirée de l’habillement traditionnel marocain. Mais, au fur et à mesure que le succès et le travail s’amplifiaient, elle prenait conscience d’être trop accaparée et qu’une part d’elle-même ne s’exprimait pas. A la rentrée 2013, Ghizlane décide de tout arrêter pour réaliser  ses envies artistiques ; elle entame alors son projet “Métamorphose”. Elle réalise également un travail sur le recyclage pour le magazine Marrakech Mag, en créant une robe faite à partir de  bidons et de bouteilles, de plastique. Elle fonde par la suite Zbel Manifesto avec Othman Zine,  Katia Sahli et Saad Alami, un collectif qui travaille essentiellement avec des déchets. Ils présentent ensemble “Pimp my garbage” à L’blassa lors de la Biennale 2014.

Un public nombreux et international ne pouvait être une plus belle opportunité pour commencer une carrière artistique : le succès a dépassé les espérances et leurs a valu des articles dans la presse artistique internationale. Ghizlane est invitée à participer à d’autres expositions : Dar Bellarj, Musée Mohamed VI d’art Contemporain à Rabat, l’Uzine et la Fondation Tazi à Casablanca, et la Biennale de Marrakech, à nouveau en 2016…

Le travail de Ghizlane Sahli explore la transformation, le passage d’un état à un autre, cette  intervalle entre l’avant et l’après. Ce pont qui relie la matière et l’esprit, l’ordre et le chaos, l’accumulation et la dispersion. Pour cela, elle utilise des bouteilles de plastiques, matériaux de récupération, mélangées avec des matières naturelles, la soie. Ce travail est une fusion entre l’art contemporain et l’artisanat. En effet les bouteilles de plastiques sont coupées et recouvertes de fil de soie. Une broderie en trois dimensions, réalisée avec l’aide de brodeuses artisanes. Sa formation  en architecture transpire dans presque toutes ses œuvres : on y pénètre, on les habite…

Quand beaucoup d’œuvres d’art contemporains sont abstraites, conceptuelles, souvent hermétiques, parfois ridicules, ce qui fait la force des créations de Ghizlane, c’est non seulement de reposer sur un réel travail de construction mais d’être ludiques et accessibles à tous même un enfant, un illettré. L’idée de passage, de transformation qui sous tend sa création, est tout simplement là, en cohérence, en permettant à chacun d’accéder à l’art, mais aussi de prendre conscience que nous  avons tous, à portée de main, les matériaux pour entreprendre, pour créer, à notre tour.

 

Note : Ghizlane Sahli est désormais défendue par la David Bloch Gallery