L’ouverture de la David Bloch Gallery, une galerie consacrée en grande partie à l’Art Post-Graffiti, était une gageure. En effet, dans un marché marocain assez conventionnel, elle avait un parti pris assez avant-gardiste, d’autant qu’il n’y avait aucune pratique en street art dans le pays. Ce pari audacieux s’est avéré pertinent puisque, exposition après exposition, cette galerie offre chaque fois des expositions parmi les plus remarquables de la ville ocre.

David Bloch est sorti d’une école de commerce de Paris, au début des années 90, et s’est lancé très vite dans l’import d’artisanat marocain. C’était la grande époque de l’engouement pour l’esthétique marocaine et c’est par dizaines de containers, chaque année, qu’il s’approvisionnait à Marrakech. Une affaire lucrative mais aussi plutôt ennuyeuse. Passionné d’art et amis de plusieurs artistes du monde des graffitis, très vite David a eu l’envie de passer à autre chose et d’ouvrir une galerie. En 2010, la découverte du lieu qui allait devenir sa galerie – un lieu spacieux, lumineux, de plein pied et sans étage – et l’opportunité de la première Art Fair qui s’annonçait,  ont précipité sa décision.

Marché de l’art marocain

A l’époque, le marché de l’Art au Maroc était une affaire très « consanguine », et casablancaise essentiellement. Artistes, galeristes et clients, tout le petit monde qui gravitait dans l’art appartenait aux quelques 2% des grandes et riches familles du Maroc et ce n’était pas toujours les considérations artistiques qui faisaient la côte d’un artiste, les motivations d’achat. La réputation des grands artistes marocains ne dépassaient pas les frontières et quand c’était le cas, ils étaient déjà expatriés. Hicham Daoudi, venu de ce milieu, mais véritablement passionné, a apporté une véritable impulsion nouvelle en ouvrant une, puis deux galeries, en fondant Diptyk, en initiant cette première Art Fair, véritable évènement d’envergure internationale où les plus grandes galeries du monde ont été présentes. Mohamed VI, amateur d’Art plutôt éclairé, en se portant acquéreur de toiles de quelques artistes (on pense bien sûr à Mahi Binebine), a permis aussi à ceux-là de faire grimper rapidement leur côte.

Dans ce contexte, pour un étranger, il était extrêmement aventureux, d’ouvrir une galerie, et sur un segment aussi pointu que l’art graffiti, à Marrakech, de surcroit. La seule opportunité tenait dans l’engouement, l’expansion vertigineuse que connaissait la ville rouge depuis quelques années.

L’Art Post-Graffitti

Pour démarrer, David Bloch s’est entouré des quelques artistes qu’il connaissait. L’art post-graffitti a émergé dans la mouvance de 68 comme expression de la révolte, l’affirmation d’identités (par l’apposition de « tags »). Pendant très longtemps, ce mode d’expression est resté en marge de l’art marchand et son intégration faisait polémique. Basquiat, à New-York, avait ouvert la voie, avec le soutient de Andy Warhol et dans le sillon du Pop Art. Ensuite, la culture hip-hop a popularisé le phénomène. En France, une première tentative d’officialisation avait été tentée par Jack Lang, au travers une exposition au Palais de Tokyo ; mais le taggage de la station de Métro du Louvre, pour dénoncer ce qui était perçu comme une récupération, avait amené l’initiative à faire long feu. Ce n’est qu’en 2009, avec l’exposition TAG, au grand Palais, et son succès, que cette forme de Street Art a acquis une véritable reconnaissance.

Les choix de David Bloch

Le Post-Graffiti
Parmi les artistes issus du Street Art, certains se contentent de transposer du tag sur de la toile. D’autres considèrent que le tag n’a du sens que dans la rue et profitent du passage en atelier pour engager une nouvelle démarche artistique, en intégrant un travail sur la matière, la géométrie… ; David Bloch soutient plutôt cette démarche là. Les styles abordés vont de l’abstraction (Yaze, Mist…..), au suréalisme (Remd, Alëxone Dizac….)
L’Art Optique (ou Op Art).  Ces œuvres exploitent la fiabilité de l’œil à travers des illusions ou des jeux optiques (Sébastien Preschoux, Thomas Canto…..).
L’Art Cinétique. Autre forme d’art optique mais impliquant le mouvement de l’observateur ou de l’œuvre (Tanc. Arne Quinze….).
La calligraphie arabe. Dans la calligraphie arabe, deux courants se côtoient : un premier issus des grandes traditions de calligraphie où l’harmonie et la proportion des lettres révèlent l’art de bien écrire ; l’autre s’intéresse plus au mouvement et peut faire des jonctions avec d’autres modes d’art moderne : l’art abstrait et l’art optique comme Larbi Cherkaoui ; la calligraphie japonaise comme Mohamed Boustane ; les tags comme Vincent Abadie Hafez…

L’évolution de la Galerie David Bloch

Passé l‘engouement des premiers mois à cause de l’Art Fair, la beauté du lieu, la galerie a essuyé, elle aussi, le contrecoup de l’attentat de l’Argana et du Printemps arabe. Mais un travail de scénographie de qualité (et les étonnantes installations en façade ou sur le toit), une communication web soignée, un travail de communication de longue haleine, et surtout la passion de David ont finalement fait la différence. La Galerie semble bien s’être engagée durablement dans le paysage marrakchi

Surtout, avec tous les artistes concernés, David Bloch a engagé une véritable aventure relationnelle. La plupart des artistes ont déjà une bonne cote à l’étranger et leur présence au Maroc est souvent plus motivée par les opportunités humaines (séjourner à Marrakech, voire y travailler quelques temps), ou d’expression (moins de contraintes administratives pour les installations extérieures, collaboration avec  les artisans – que David connait bien – pour des transpositions). Ce n’est pas anodin, mais la quasi-totalité de ceux qu’il a défendu n’ont cessé de le suivre, l’ont même soutenu au temps des vaches maigres, et n’ont cessé de prendre de la cotation depuis.

Insidieusement, David Bloch est en train d’infléchir le marché de l’Art au Maroc.
La côte des artistes présentés n’est pas surfaite et les prix affichés à Paris ou à New-York sont au moins les mêmes ; d’ailleurs, aujourd’hui, avec internet, en quelques clics, le moindre acheteur peut vérifier la pertinence de son investissement ; les achats se font plus sur des choix artistiques, d’affinités réelles.
Le marché de l’art au Maroc est un peu moins l’affaire d’un microcosme, d’une élite. Le passage de people, d’artistes et de collectionneurs du monde entier à Marrakech a fait basculer le centre de gravité du marché de l’art dans le pays ; la galerie casablancaise de David Bloch n’a d’ailleurs pas le rayonnement de son équivalente marrakchia.
En confrontant les calligraphes marocains aux tagueurs étrangers, il ouvre des nouvelles opportunités aux artistes marocains.
Et si chaque jour, un ou plusieurs artistes marocains ou étrangers le sollicitent, David Bloch s’est quand même étonné, il y a quelques mois, quand Steve McCurry, un des plus grands photographes reporters au monde, a manifesté le souhait d’y présenter une sélection de ces plus beaux clichés… une sorte de consécration.