En le croisant la première fois, dans un café, j’avais été intrigué. Il semblait être connu des habitués ; vu son type arabe, il devait être marrakchi, mais son look un peu dandy, avec nombreux bijoux et tatouages, me semblait trop audacieux pour un marocain…

Quelques temps plus tard, au bénéfice d’une exposition de photographies, je découvrais enfin qui était Artsi Ifrach ; cette exposition était organisée dans le showroom de cet Israélien, styliste, arrivé depuis quelques années dans la maison de ses parents au Mellah. En furetant dans sa collection, je découvrais un travail talentueux avec des pièces étonnantes, baroques, faites de vêtements recomposés, de tissus de récupération… Une petite recherche sur internet et j’apprenais que son talent était déjà remarqué. D’ailleurs, dans quelques boutiques, il va bientôt côtoyer les plus grands couturiers dont Gaultier…

Un truc m’intriguait : en Europe, partout dans le monde, les discours antisémites, islamophobes et nationalistes s’enflamment ; même ici, autour de nous, à Marrakech, dans la communauté des résidents, les discours de lassitude et d’intolérance autour de l’Islam se sont banalisés ; alors comment imaginer qu’un type avec une individualité aussi marquée ait pris le chemin à rebours des siens et recherché l’altérité ?

« Mais je suis marocain ! Et quand je suis arrivé pour la première fois ici, il y a six ans, j’ai tout de suite compris que c’était là que je voulais vivre. J’ai vécu à Jérusalem, Paris, Londres, Amsterdam… mais il y a ici, à Marrakech, une énergie vraiment particulière. Il fait bon vivre, le climat est agréable, et surtout les gens sont riches par leurs qualités humaines, leur générosité, leur gentillesse ; ils sont un peu à l’image de leurs maisons : la porte ne laisse rien soupçonner et révèle parfois une richesse intérieure incroyable. »

Artsi  nous fait saisir la différence avec Israël, un pays constitué de gens qui partagent une même religion mais qui viennent de multiples pays, ce qui donne une sorte de culture internationale, semblable à la culture américaine et où le monde des affaires est au cœur du mode de vie.« Mon Amérique à moi, c’est le Maroc. Marrakech est une ville qui brasse elle aussi, des gens venant du monde entier, mais c’est d’abord une ville avec une identité forte et qui sait rester elle-même. Et cette alchimie là est beaucoup plus intéressante.

A Marrakech, il y a une richesse artisanale qui est précieuse pour mon travail ; je trouve dans cette ville l’inspiration dont j’ai besoin. Actuellement je travaille sur le hidjab ; on se braque beaucoup sur sa signification religieuse mais je veux rappeler que c’est aussi un vêtement et, potentiellement, un accessoire de mode. Je vais me rendre prochainement au Japon pour un Salon et je ne veux pas m’y rendre seulement à titre personnel mais aussi en représentant du Maroc. Le Maroc m’a donné beaucoup et je veux en témoigner, et plus particulièrement au moment où les pays arabes sont un peu à l’index. »

Le Musée juif de Casablanca lui a demandé de préparer une exposition en parallèles aux traditions costumières des juifs du Maroc. Artsi attire notre attention sur la portée symbolique d’une telle commande aux yeux de ses parents, eux qui ont quitté ce pays, qui ont fait une croix sur leur passé. Apprendre qu’un Juif  puisse être associé au futur de la mode au Maroc le touche alors qu’eux n’avaient même pas imaginé le moindre avenir pour leur communauté ici.

« Je trouve que la religion musulmane est une très belle religion, où du moins dans la manière dont elle est pratiquée ici. Je le dis parce que je viens d’une région où l’antagonisme des confessions est très fort. L’art de vivre au Maroc, le sens de l’hospitalité est intimement liée à sa culture musulmane. L’islam est la colonne vertébrale du Maroc et sans lui, ce pays ne serait pas ce qu’il est. Je ne vois pas dans le « Inch Allah » une sorte de fatalité, de refus de prendre ses responsabilités, mais une sorte de disponibilité pour tout ce qui peut advenir. »

Nous l’interrogeons sur des aspects plus pratiques au sujet de son activité, si les petites boutiques à Souq Cherifa fonctionnent bien commercialement : « Je ne sais pas pour les autres mais des gens du monde entier passent dans ce lieu; ça fonctionne très bien pour moi. Mais je ne me lève pas avec l’obsession des ventes qu’il sera possible de faire dans la journée, l’œil rivé sur la caisse. Je suis heureux, je prends du plaisir dans ce que je fais et, sans doute pour ces raisons, ça marche bien pour moi. »

Nous étions donc, un vendredi saint, autour d’un café à écouter un juif israélien faire l’éloge du Maroc et de l’Islam ; c’était donc un peu drôle, émouvant et totalement œcuménique…. Mais au fait, Artsi, les Marocains te perçoivent-ils comme l’un des leurs ou comme un étranger ?

« Quand je marche dans la médina, c’est «habibi» par ci, «habibi» par là. Formidable, non ? »