Non seulement le directeur de la toute jeune Ecole Nationale d’Architecture de Marrakech a suivi une trajectoire hors du commun, mais son implication le met au cœur de petites révolutions qui touchent toutes à l’identité marocaine : la conservation du Patrimoine, l’enseignement de l’Architecture, l’évolution des normes pour la construction et la rénovation des bâtiments en terre…

C’est l’histoire magique d’un homme happé par son destin et qui va progressivement occuper tout les espaces qui s’ouvrent devant lui…

Au départ, c’est un garçon timide, mais élève brillant, qui passe un concours en médecine, qui est reçu, mais n’est pas très content de se retrouver noyé dans un amphithéâtre parmi les nombreux autres lauréats. Il apprend que son beau-frère, conscient de ses talents de dessinateur, a déposé, à son insu, un dossier à l’école l’Ecole Nationale d’architecture de Rabat, et qu’il se trouve parmi les soixante sélectionnés !

Six ans plus tard, à 23 ans seulement, il se retrouve major de sa promotion. A peine sorti de l’école, sans doute remarqué par un des membres du Jury, il est convoqué par le ministère de l’Intérieur (qui, à l’époque, à la tutelle de l’Urbanisme) pour rejoindre la Direction de l’Urbanisme.  Abdelghani n’a donc passé aucun concours, n’a postulé à rien, et ne rêvait même pas de rejoindre la haute administration…  mais n’osera pas refuser !

Des  responsabilités lui sont rapidement confiées. Des missions convoitées mais délicates, où sa rigueur, son intégrité, ont probablement plaidé en sa faveur. Il raconte des réunions intimidantes avec des directeurs administratifs, conscient que les aînés  qui pouvaient prétendre aux mêmes responsabilités, ne lui autoriseront aucune erreur. Son air juvénile, sa gentillesse, son sens des relations humaines, sa modestie toujours affichée, et son travail acharné… finiront par désarmer toutes les hostilités.

Avec l’arrivée du gouvernement d’alternance d’Abderrahman el Youssoufi, un travail inédit de réflexion sur l’urbanisme est engagé. Abdelghani devient chef du Service des Etudes Générales et de la Recherche à la Direction de l’Urbanisme.

Faute de moyens réels, Il prend contact avec l’Ecole Nationale d’architecture pour obtenir l’assistance de quelques élèves… et on lui propose de devenir vacataire à l’ENA ! Sa hiérarchie s’y oppose…, jusqu’à ce que le ministère ne l’impose ! Une fois encore, sans n’avoir cultivé aucun passe droit, mais par la reconnaissance de sa compétence, on décide en haut lieu, de lui ouvrir les portes… A lui qui a eu beaucoup de mal, les deux premières années, à obtenir l’autorisation de se rendre en France pour quelques études en complément de son diplôme d’archi, on demande désormais de passer un Diplôme d’Etudes Supérieures Spécialisées sur la construction en terre à l’Ecole d’Architecture de Grenoble (France), pour mieux asseoir sa présence au sein de l’ENA, ce qui l’amènera à se passionner pour ce domaine, emblématique du patrimoine marocain !

Avec les années 2000 et l’explosion urbaine, il faut former plus d’architectes et surtout, régionalisation oblige, décentraliser la formation. Un site de L’ENA est créé à Fès. Et qui envoie t’on pour la diriger ? Abdelghani  Tayyibi, qui a tout juste 37 ans…

Les anges qui veillent sur lui ne l’oublient jamais : c’est désormais l’Unesco qui, au fait de son travail en faveur du Patrimoine, lui confie la représentation de la Chaire UNESCO ATCCDD Maroc. Récemment encore, on vient de l’appeler d’Irlande,  pour aller évaluer des thèses d’étudiants  en architecture ! Voilà l’étrange destin d’Abdelghani : chaque fois répondre aux responsabilités qu’on lui confie… sans jamais se donner la peine d’exprimer la moindre ambition.

Depuis quelques années, il doit s’atteler à une nouvelle mission, mission qui nous intéresse en premier lieu : ouvrir le site de Marrakech de l’Ecole Nationale d’Architecture.

Des petits locaux, peu de moyens, peu d’effectifs, mais avec, devant lui, des élèves brillants : Abdelghani ne veux pas décevoir et prend sa mission à bras le corps, multiplie les navettes vers la centrale de Rabat, coordonne l’installation du nouvel établissement, exploite le potentiel des réseaux sociaux, s’implique humainement avec les élèves, imagine des nouveaux ateliers pédagogiques… Souvent, quand les rouages administratifs semblent grippés, il transgresse presque ses prérogatives et c’est là un autre paradoxe : on le laisse faire. En fait, la confiance acquise de sa hiérarchie et des partenaires, lui donne une latitude, une réactivité, une liberté d’action exceptionnelle, presque inconcevable au sein d’une administration et qu’il met au service de la mission qu’on lui a confié.

Les élèves ne sont pas dupes et mesurent l’expérience inédite auxquels ils participent. D’autant plus que, pendant ce temps, à Rabat, justement,  l’enseignement de l’architecture traverse une crise majeure avec : rébellion des élèves, conflits entre enseignements, limogeage du directeur national… Une refondation de l’enseignement s’impose et les carences de l’enseignement sont bien connues : manque d’ouverture culturelle des architectes, ignorance des contraintes techniques, méconnaissance du patrimoine…

Sans moyen aucun, usant de son temps libre, de l’implication bénévole d’autres enseignants, Abdelghani  Tayyibi met en place, parallèlement au cursus scolaire classique, des ateliers, des sorties en terrain, le Printemps du Patrimoine (qui dès 2014 sera plus ouvert au public), l’envoi des élèves pour des chantiers école en France, des partenariats avec des acteurs extérieurs (l’ESAV, l’ambassade de France, la ville de Tours…),… Par ses initiatives, il anticipe et pose peut-être les fondements d’une réforme qui prendra  sûrement des années à se mettre en place, et qui devrait faire émerger une nouvelle génération d’architectes.

En fait, Abdelghani Tayyibi, le garçon timide, poussé par ses supérieurs, s’est progressivement mué en acteur incontournable de l’enseignement de l’architecture au Maroc. Et ce n’est pas tout…

Au détour d’une conversation, on comprend que son engagement en faveur du patrimoine, de la construction en terre, le met au cœur d’une autre révolution qui est aussi sur le point d’aboutir… Au Maroc, actuellement, les normes de construction et de rénovation qui encadrent les bâtiments en terre imposent des contraintes techniques en contradiction totale avec les spécificités du bâti en terre. On superpose, en particulier pour la rénovation des riads, des contraintes béton totalement inadaptées. Voilà, cette erreur est en passe d’être réparées : de manière imminente, des nouvelles normes, spécifiques, vont encadrer la construction en terre et vont permettre, peut-être, au Maroc de renouer avec un art de bâtir original qui lui avait permis de produire les plus beaux chefs d’œuvre du patrimoine mondial.

Cette très belle histoire nous enseigne donc, que ce pays,  qui apparait parfois comme sclérosé, sait aussi ménager de la place aux jeunes talents, et des perspectives pour l’avenir, que l’arrivée de Mohamed VI a permis l’émergence d’une génération de personnes dont certaines, aux plus hauts postes, ont une véritable vision.

Et puis, après s’être longuement presque excusé de ce parcours hors du commun, Abdelghani fait une confidence étrange et émouvante, qui touche peut-être au spirituel ou à sa réalité psychologique intime : « Je ne fais que courir au devant d’un autre Moi, qui a la prescience d’un destin, mais dont l’itinéraire ne m’est dévoilé qu’au fur et à mesure où je l’empreinte… »

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